27/3/2026
Les passages de grades - Alain Gabrielli
Depuis des années je souhaitais redéfinir ce qu'est un passage de grades, son but, son sens et sa finalité.
Je rappelle que les grades ne sont pas une finalité en soi, que seul l'entraînement et la pratique sans concession sont importants. Les passages de grades n'existent que pour évaluer notre progression, on pourrait très bien s'en passer. Il y a quelques années on l'avait envisagé avec Michel Asseraf, on avait pensé à faire passer le shodan et ensuite ne se consacrer qu'à l'entraînement, mais Maître Ohshima s'est opposé à cette idée et a insisté pour que l'on conserve notre système d'évaluation, estimant qu'un passage de grade faisait partie intégrante de notre entraînement. Je vais donc essayer de redéfinir avec précision ce que sont les passages de grades, leurs particularités et leur finalité à chaque étape.
Notre échelle de grades de ceintures noires est héritée de Maître Funakoshi et il est important de comprendre ce que chaque étape de cette échelle relativement compacte recèle. Maître Funakoshi n'a jamais organisé de passage de grade au-delà du sandan. Les grades de yodan et de godan étaient délivrés sans examen à des pratiquants ayant fait leurs preuves du point de vue technique (sandan) mais surtout pour leur implication dans la diffusion du karaté. C'est Maître Ohshima qui a élaboré les programmes de passage de grades de yodan et godan.
Depuis l'origine, on ne se présente pas à un grade. On est présenté par son senior qui est seul à pouvoir estimer si l'on est prêt pour le grade supérieur.
En tant que senior, lorsqu'on présente un candidat, on doit être convaincu qu'il est au niveau auquel il prétend. Il n'est pas question de présenter quelqu'un dont on n'est pas sûr, en laissant au jury la responsabilité de gérer un échec. Aucun grade ne doit être délivré comme cadeau pour des services rendus ou parce que l'on est en amitiés avec le candidat. Le senior doit faire abstraction de son affect quand il désigne un candidat à un grade. C'est à lui d'expliquer à son junior pourquoi il ne le présente pas et l'aider à continuer de travailler pour un jour être en mesure d'être présenté.
Chacun qui est désigné candidat à un grade devrait relire les pages 163 et suivantes du livre « La Pratique du Karaté-do » dans lesquelles déjà un certain nombre de recommandations sur les niveaux techniques attendus et sur la mentalité associée sont données.
C'est parce que l'on s'entraîne régulièrement et que l'on progresse en conséquence que naturellement le senior nous présente au grade supérieur. Il y a bien une partie spécifique à chaque grade (enchaînements de techniques pour le nidan, torité pour le sandan, nage waza et irimi pour le yodan, iaï et réanimations pour le godan), mais elle ne doit pas représenter une difficulté excessive. Elle correspond à la progression naturelle de notre entraînement. Si ce n'est pas le cas, c'est que notre niveau technique ne nous permet pas pour le moment de nous approprier ces parties spécifiques et qu'il faut continuer le travail de fond avant de pouvoir prétendre à être présenté au grade supérieur par notre senior. Il ne sert à rien de s'acharner sur cette partie spécifique. Si on ne l'intègre pas de façon fluide, c'est que le reste de notre pratique nécessite davantage de travail.
On ne doit pas s'entraîner dans l'objectif de passer un grade, mais dans l'objectif de progresser. Le passage de grade intervient parce qu'il y a progression et que notre senior pense qu'il est temps de marquer cette progression par un passage de grade.
Le nombre d'années de pratique dans un grade et le nombre de stages spéciaux sont des éléments indicatifs (qui ont chacun leur minimum requis) mais loin d'être suffisants pour faire d'un pratiquant un candidat au grade supérieur. On ne passe pas au grade supérieur « par ancienneté » et tout le monde ne finira pas godan.
Précaution liminaire : quand on présente un grade, on demande à un ensemble de seniors (« le jury ») dont on accepte la compétence à priori et sans réserve, qu'ils se prononcent sur notre niveau. On accepte donc par avance leur conclusion au risque qu'elle puisse ne pas être celle que l'on espère. Si l'on n'est pas prêt à prendre ce risque, il faut renoncer à présenter le grade devant ce jury. On ne peut présenter un grade que si le jury est légitime à nos yeux, sinon on risque de ne pas en accepter la décision finale.
Le karaté de Maître Ohshima a pour objectif de faire de nous des « first class human being » comme il dit, c'est-à-dire faire de nous des êtres humains propres dans leur technique, mais aussi dans leur comportement. La progression des grades n'a donc pas seulement une dimension technique, elle a aussi une dimension humaine (mentalité, comportement) qu'il faut considérer dès les premiers grades de ceinture noire et qui a de plus en plus d'importance à mesure que l'on avance dans l'échelle des grades.
Le senior a une responsabilité quand il présente un candidat quel que soit le résultat du passage de grades. Si à l'issue du passage de grades le candidat est en échec, le senior doit considérer que sa perception du niveau de son candidat était erronée et qu'il doit ajuster sa façon d'évaluer le niveau de ses candidats à l'avenir. Il ne peut pas remettre en cause l'évaluation du jury en qui il doit avoir toute confiance.
Par ailleurs, le senior aura dû informer le candidat avant le passage de grades sur les responsabilités qu'il prend et sur le comportement attendu dans l'association s'il est reçu au grade qu'il va présenter.
Accepter d'être candidat à un grade, c'est en assumer les conséquences, c'est-à-dire tenir son rang en tant que modèle pour les juniors, travailler pour remplir la place que l'on doit prendre dans l'association.
Pour chaque grade, il est demandé aux candidats de présenter leur kata favori. Ce kata est comme le chef-d'œuvre d'un compagnon du devoir. Il doit refléter ses connaissances techniques, la maîtrise qu'il en a et ses qualités mentales.
Dans un document publié à l’occasion d’« Harmony 1990 », repris dans « La Pratique du Karaté‑do », Maître Ohshima décrit le programme des passages de grades.
Dans le document d’origine, dont la traduction complète avait donné lieu à un petit livret publié par FSK, en plus des programmes de passages de grades, Maître Ohshima fait le parallèle entre « les cinq niveaux » de chacune des grandes religions de l’Asie et l’évolution de la mentalité dans les arts martiaux qu’il décrit également en cinq niveaux (les cinq grades de ceinture noire). Au‑delà d’analyser les parallèles, il faut en retenir que pour Maître Ohshima l’évolution dans les grades est directement associée à une évolution de personnalité. C’est avec cette ligne directrice qu’il faut lire maintenant les attendus de chaque grade. Pour chaque grade, il y a un profil de candidat et des responsabilités associées au sein de l’association. Notre candidat doit pouvoir assumer ces deux volets du grade pour être présenté.
Le profil du shodan :
Il est bien décrit dans « La Pratique du Karaté‑do ». C’est le grade de la maîtrise des fondamentaux : le regard (qui montre la détermination), la jambe arrière (talon au sol et tension qui engage les hanches en zenkutsu, le pied arrière à plat en kokutsu) et le hikité (qui donne la stabilité du buste et des hanches).
La responsabilité du shodan (son comportement attendu), c’est de se préoccuper de sa cotisation avant le 31 décembre de la saison en cours bien sûr, de participer régulièrement à l’entraînement et à au moins un stage spécial par an, mais également d’assumer son rôle de modèle vis‑à‑vis des juniors dans les entraînements et dans ses relations avec les autres membres de l’association.
Le profil du candidat nidan :
Le grade « du jeune chien », bien décrit également dans « La Pratique du Karaté‑do ». C’est l’esprit de combat, la capacité au combat réel (détermination, esprit de décision). Sa technique doit être plus aboutie qu’un shodan bien sûr et il doit montrer une plus grande maturité dans son kata favori.
Il y a peu d’écart entre shodan et nidan, c’est juste un niveau de maturité technique et mentale plus avancé (qui s’acquièrent avec un entraînement régulier) et un engagement plus marqué dans le cadre des entraînements et du stage spécial.
Si le candidat nidan n’a pas ce profil, le senior ne doit pas le présenter au passage de grades.
Le profil du sandan:
C'est le grade technique le plus élevé. Le candidat sandan doit assumer pleinement les responsabilités d'un nidan accompli.
Ce que l'on attend d'un nidan accompli, c'est qu'il mobilise ses juniors lors des entraînements et en particulier lors du stage spécial.
Par exemple, lors du kiba dachi en stage spécial lors duquel il sera devant tout le groupe, il doit être un moteur et donner envie aux juniors d'aller explorer leurs limites en donnant de sa personne. Il n'a pas le droit de s'écouter ou de montrer la moindre faiblesse car il est responsable de la façon dont les juniors vont s'engager derrière lui. Le leader du stage spécial compte sur lui pour mobiliser les juniors.
Le sandan devra diriger des cours. Il doit pouvoir arbitrer des jyu kumité et potentiellement encadrer une compétition en participant à l'arbitrage. Son karaté est plus abouti que celui d'un nidan et il s'est approprié son kata favori au point d'en avoir une expression personnelle et vivante.
Au-delà de motiver les juniors en stage spécial, il doit pouvoir diriger un groupe lors du stage spécial national par sa connaissance du programme, par sa détermination et sa capacité à entraîner derrière lui. Il doit être au service du dirigeant du stage spécial pour encadrer les nidan et les aider à mobiliser les juniors.
Si l'on ne détecte pas ce potentiel chez un junior et qu'il n'a pas au minimum le comportement d'un nidan accompli, le senior ne peut pas prétendre le présenter au grade de sandan.
Là s'arrête l'échelle « normale » des grades.
Au-delà, on aborde des grades qui nécessitent un engagement au sein de l'association qui dépasse le cadre du dojo. Bien sûr la technique doit être impeccable dans les protocoles spécifiques (nage waza, iaï, points vitaux, réanimations…), mais cela ne suffit pas.
Celui qui pense qu'il a un niveau technique supérieur au sandan n'a pas nécessairement le profil du yodan. C'est le comportement dans l'association qui fait du sandan accompli un candidat yodan (ou d'un yodan accompli un candidat godan).
Le profil du candidat yodan:
Le candidat yodan doit forcément avoir une certaine visibilité dans l'association, à savoir participer à la vie du groupe par sa présence régulière dans les stages, dégager un certain charisme qui rejaillit sur la vie régionale de l'association, ou qui pèse positivement sur l'animation des stages spéciaux.
Du point de vue technique, c'est l'unité poing, corps, esprit, respiration. C'est aussi la sérénité, la force tranquille, la décontraction.
Le candidat yodan ne se préoccupe plus de lui, mais de la progression collective dans l'association dont il nourrit sa propre progression.
Il doit avoir dirigé un dojo, au minimum il doit assurer régulièrement des cours. Il doit pouvoir représenter l'école à l'extérieur de l'association.
Comme la transmission aux juniors fait partie intégrante de ses responsabilités, il a quelque chose à partager et doit pouvoir mobiliser et faire progresser les juniors de l'association surtout en stage. Cela nécessite qu'il ait de la visibilité dans l'association au-delà de son seul dojo, qu'il soit engagé dans la transmission.
Il a vingt-cinq ou trente ans de pratique, de nombreux stages spéciaux et forcément une expérience à mettre au service des juniors de l'association. En particulier, il doit pouvoir se lancer dans l'écriture d'articles pour FSK Liaison sur son vécu et sa progression.
Il est dans le partage et la promotion du karaté de Maître Ohshima, à l'intérieur et à l'extérieur de l'association, attentif à sa diffusion.
De par son statut, le yodan entre dans le conseil des yodan/godan de l'association, c'est-à-dire qu'il participe aux discussions sur l'éthique et les aspects académiques de notre association, dans lequel il se doit d'être actif et pas seulement spectateur.
Si le candidat n'a pas ce profil et ce potentiel, le senior ne doit pas le présenter au passage de grade de yodan, même s'il maîtrise les techniques de projection.
Le godan.
C'est le sommet de l'échelle de nos grades, mais on n'en a pas encore terminé avec notre progression. Ce n'est pas un poste de sénateur, c'est un nouveau début, de nouvelles responsabilités, un rôle actif à jouer.
Le godan n'est pas un grade comme les autres auquel on est présenté « parce qu'on a l'ancienneté requise ».
On est présenté au godan par les godan de l'association pour avoir déjà assumé pleinement et avec succès les responsabilités d'un yodan.
En particulier, le yodan accompli et potentiel candidat godan doit contribuer par ses réflexions et le partage de sa pratique à alimenter les réflexions du conseil des yodan/godan.
Chaque candidat godan devrait pouvoir se projeter dans le rôle de Président de l'association.
Maître Ohshima, dans La Pratique du Karaté-do, nous dit que le godan doit avoir un « caractère ». C'est en fait le charisme, le rayonnement, le relief qu'il a sur l'association. Pour cela, il doit forcément être en activité au sein de l'association au niveau national, participer systématiquement au stage spécial national, au stage des cadres (pas seulement l'année où l'on définit la liste des candidats), être un moteur, un rassembleur dans sa région voire au niveau national.
Nous avons par le passé pu être indulgents collectivement par rapport à tous ces critères, pour des raisons diverses, et certains peuvent considérer qu’ils ne se reconnaissent pas dans les profils détaillés ci‑dessus pour leur grade.
Alors, s’ils ont obtenu un grade sans en endosser les responsabilités (probablement parce qu’ils n’en avaient pas conscience), ils doivent dès maintenant travailler à les assumer en prenant en exemple Maître Ohshima. Il a obtenu son sandan en 1952, et a reçu son godan trois ans après à 25 ans (en 1955)… Il avait alors le sentiment de ne pas mériter ce grade et de ne pas avoir le niveau godan. Il dit avoir passé sa vie à essayer d’être godan.
Si donc vous avez un grade et que vous avez le sentiment de ne pas le valoir au regard des responsabilités et comportements attendus tels que décrits ci‑dessus, alors c’est votre mission de vous donner les moyens d’atteindre le niveau du grade que l’on vous a décerné et au minimum de le maintenir.
L’idéal est de ne jamais se contenter de son niveau et de continuer à progresser pour vous bien sûr, pour vos juniors et pour l’ensemble de l’association.
En conclusion, il faut que les responsables de dojo soient plus vigilants sur les critères de sélection des candidats à un grade, l’idéal étant qu’il n’y ait pratiquement aucun recalé lors des passages de grades. Il faut qu’à l’avenir, on évite les dérives de comportement de certains candidats qui estiment qu’ils ont atteint le niveau de tel ou tel grade, en se basant uniquement sur leur ancienneté, sur le nombre de stages spéciaux effectués ou sur le niveau technique qu’ils pensent avoir atteint. Si tel est leur état d’esprit, ils n’ont pas besoin de se présenter devant un jury. Ils sont arrivés à un niveau qu’aucun jury ne peut juger.
J’insiste à nouveau sur la responsabilité des dirigeants de dojo : en présentant un candidat, ils doivent être convaincus que leur élève va, sauf accident toujours possible, réussir son passage au grade supérieur, et s’il échoue ils doivent s’en sentir responsables autant que leur élève.
Alain Gabrielli (Shihan FSK 2010-2026)